Enquête – Umar Kremlev préside la fédération internationale de boxe amateur, l’IBA, depuis 2020. Ce quadragénaire à la réputation sulfureuse et aux moyens financiers colossaux ne craint pas de défier le CIO.

Au 199e jour de l’« intervention » en Ukraine, Vladimir Poutine a détourné les yeux de la ligne de front, et il a même souri. C’était le 10 septembre, un samedi. Ce jour-là, le président russe passe en revue d’un pas conquérant d’autres de ses combattants, réunis pour l’inauguration du Centre international de boxe, dans les entrailles du stade Loujniki, à Moscou.

Tout au long de l’inspection des lieux, un colosse aux cheveux ras l’escorte dans un pas de deux complice. Umar Kremlev, 40 ans, peut se permettre pareille familiarité avec le maître du Kremlin : c’est un fidèle, décoré de l’ordre de Saint-Georges, la plus haute distinction militaire nationale. Cet ancien boxeur amateur au passé trouble – il a été condamné en 2004 puis en 2006 pour « actes de violence » – a fait fortune aussi bien dans les taxis que dans la construction ou la sécurité. Il est aussi connu pour sa proximité avec un groupe de motards patriotes, les Loups de la nuit.

En ce samedi de fin d’été, tandis que ses troupes sont à la peine en Ukraine, Vladimir Poutine soutient son poulain dans une bataille d’un autre genre : la mainmise sur la boxe amateur mondiale. Cet empire tient en trois lettres : IBA, pour International Boxing Association, la dernière fédération sportive internationale encore dirigée par un Russe, la seule à autoriser les athlètes de la Fédération de Russie à combattre sous leur drapeau et à diffuser leur hymne. Présidée par Umar Kremlev, l’IBA porte haut les couleurs russes sur les rings de la planète entière, tout en défiant le Comité international olympique (CIO).

Vladimir Poutine lui-même en a fait une affaire personnelle, poursuivant ainsi un duel à distance contre Thomas Bach, le président du CIO, en riposte aux sanctions infligées à la Russie à la suite de la révélation d’un système de « dopage d’Etat » après les Jeux olympiques (JO) de Sotchi (2014). Régenter la boxe amateur, une discipline populaire sur tous les continents, est une aubaine pour le soft power russe, un outil d’influence.

Forte de 203 pays membres, l’IBA traîne une histoire sulfureuse. Le trombinoscope de ses dirigeants récents a des allures de liste de most wanted. Citons, par exemple, l’Ouzbek Gafur Rakhimov : considéré par les autorités judiciaires américaines comme « le plus grand trafiquant d’héroïne au monde », il avait pris la place, en 2018, du Taïwanais Wu Ching-kuo, un autocrate resté au pouvoir durant onze ans avant de démissionner en raison de manquements à l’éthique et de détournements de fonds. Pendant leur règne, des décisions arbitrales iniques, conséquences d’intrigues de couloirs, firent parfois couler les larmes sur les joues des cogneurs les plus endurcis.

Le 12 décembre 2020, lorsque se tient l’élection du nouveau président de l’IBA, autrement dit le successeur du « roi » de l’héroïne, l’institution est à la dérive, tant morale que financière. Il manque 15 millions de dollars (13 millions d’euros) dans les caisses. C’est alors que surgit Umar Kremlev, ce candidat russe au regard noir et aux poches bien remplies. Sa promesse : faire table rase de cet embarrassant passé. Sa victoire, par 57,33 % des voix, conforte celui que ses collaborateurs appellent simplement « le Président ». Il a les moyens de ses ambitions, grâce à un sponsor unique, l’entreprise Gazprom. Le groupe de gaz naturel, atout stratégique du Kremlin, apporte une manne de 30 millions de dollars (25 millions d’euros) pour remettre à flot la fédération, offrant d’un coup à la boxe amateur un lustre inédit.

Enveloppes de cash

Dans les mois suivants règne l’abondance. L’afflux d’argent transfigure les moindres événements estampillés du logo blanc, bleu, rouge de l’IBA : le congrès électif de la confédération africaine, à Alger ; le championnat d’Afrique organisé au Mozambique ; la Journée internationale de la boxe à Kinshasa. Partout, les boxeurs sont rééquipés, les gymnases rénovés, les dirigeants chouchoutés.

D’après des membres de fédérations interrogés par Le Monde, les responsables locaux peuvent utiliser à leur convenance une partie des « cadeaux », selon l’expression de M. Kremlev, distribués parfois sous la forme d’enveloppes remplies de plusieurs dizaines de milliers de dollars en cash. Confidence d’un responsable de fédération, désireux de garder l’anonymat en raison des « menaces » reçues par certains dissidents : « Le nouveau président cible surtout les “petits pays” de la boxe, les oubliés. Ils sauront s’en souvenir lors des élections, selon le mode de scrutin “un pays, une voix”. Ils deviennent ensuite les obligés de l’IBA et, en conséquence, de la Russie. »

M. Kremlev est un général en campagne permanente – « un rouleau compresseur », résume un adversaire –, déjà soucieux d’assurer sa réélection en 2022. Il enchaîne les visites à la manière d’un chef d’Etat – pas moins de 97 pays depuis son élection, d’après son propre comptage. A Paris, il descend dans un palace, l’Hôtel de Crillon, flanqué de plusieurs gardes du corps.

Mais « le Président » sait aussi recevoir : pour amadouer ses opposants ou convaincre les sceptiques, il a déjà proposé des voyages tous frais payés à Dubaï, destination prisée des oligarques. Il ne lésine pas non plus sur les invitations VIP, comme ce fut le cas lors des championnats du monde amateurs disputés à Belgrade (Serbie), à l’automne 2021, avec une dotation record de 2,6 millions de dollars (2,5 millions d’euros) et des médailles en or massif pour les vainqueurs. Une vitrine pour cette IBA d’un nouveau style, qui s’inspire désormais des grands shows de la boxe « pro ».

En gage de sa bonne foi, le Russe mandate, fin 2021, un expert indépendant, le juriste allemand Ulrich Haas. Charge à lui d’auditer l’institution et de proposer des améliorations. Le rapport de M. Haas, que Le Monde a pu consulter, enjoint notamment à l’IBA de maintenir ses activités à Lausanne (Suisse), à moins d’un kilomètre du siège du CIO. Or, M. Kremlev ne s’y montre guère, préférant gérer ses affaires de Moscou. Le mandat du professeur Haas, qui devait courir jusqu’à la fin de l’année, a été brutalement rompu, le 26 août.

Le leader de la rébellion anti-Kremlev est un discret Néerlandais aux manières de gentleman, Boris van der Vorst, président de sa fédération nationale. Son « quartier général » ? Un bâtiment sans charme d’une zone commerciale de la périphérie d’Utrecht, où siège sa florissante entreprise de kinésithérapie. « La situation est pire qu’il y a quelques années, car Kremlev dispose d’énormément d’argent, s’alarme ce boxeur amateur de 50 ans, dans son bureau décoré d’une collection d’haltères et de posters pugilistiques. On a le luxe de faire des choix moraux, mais les petites fédérations, qui veulent survivre, se fichent d’où vient l’argent et des implications politiques. »

M. Van der Vorst a déjà subi par deux fois la supériorité de son rival russe lors des scrutins de l’IBA. La victoire, synonyme pour M. Kremlev de second mandat, obtenue en Turquie le 14 mai 2022, fut entachée d’abus. Ainsi, le challenger venu d’Utrecht a-t-il été privé de discours pour présenter son programme. Sollicité, le Tribunal arbitral du sport lui a donc offert une seconde chance. Ses espoirs furent de courte durée. Kremlev n’est pas du genre à jeter l’éponge…

« On ne peut pas voter »

Il revient à l’IBA d’organiser de nouvelles élections. La revanche est programmée à Erevan, en Arménie, le week-end du 25 septembre 2022. Le contexte est pour le moins particulier, puisque ce « congrès extraordinaire » se tient à 150 kilomètres de la ligne de front avec l’Azerbaïdjan, encore théâtre d’escarmouches.

Plutôt qu’un nouveau scrutin, l’équipe de Kremlev décide de poser une simple question : « Voulez-vous voter pour une nouvelle élection du président ou non ? » Une coupure de courant, au moment du vote, paralyse le système informatique pendant cinquante minutes. Lorsque la connexion est rétablie, vingt-cinq fédérations supplémentaires ont rejoint le scrutin, à distance. Le résultat est sans appel : 106 non, 36 oui, quatre abstentions.

Dominique Nato, le président de la Fédération française de boxe, était présent dans la salle de congrès. Cet ancien champion poids lourd, qui joua le rôle d’un boxeur coaché par Jean-Paul Belmondo dans le film L’As des as (1982), ne peut cacher sa colère : « On s’est ridiculisés aux yeux du monde : on va là-bas pour voter, mais on ne peut pas voter… » Il ne se fait pas d’illusion sur les ambitions de l’homme fort de l’IBA : « C’est de la politique par médailles interposées… Et si on sort du projet olympique, c’est une catastrophe. »

Après l’épisode d’Erevan, le protégé de Vladimir Poutine s’estime renforcé. Il s’éloigne plus encore de l’olympisme. C’est à Dubaï qu’il donne une conférence de presse, le 7 novembre, aux côtés de son ami Roy Jones Jr, boxeur américain floué aux Jeux de Séoul (1988), de la championne indienne Nikhat Zareen et de la Française Estelle Mossely, afin de prendre ses distances avec le CIO. Il y annonce aussi que le prochain championnat du monde, organisé en Ouzbékistan, battra les records de dotations, avec 5,2 millions de dollars (5 millions d’euros).

Allégations de mauvaise conduite

Quelles sont les ambitions du « M. Boxe » de Vladimir Poutine ? L’intéressé a répondu au Monde lors d’un appel vidéo passé de la Russie. Sa trogne mafflue apparaît sur un fond bleu incrusté du logo de l’IBA. « Je veux être transparent », promet-il d’emblée, en russe, en croquant des cacahuètes. Les cadeaux ? Les largesses ? Rien de mal, à ses yeux. « C’est fondamental pour moi de donner de l’argent aux boxeurs et à leurs familles. Surtout pour ceux qui vivent dans la rue. Je veux faire profiter les fédérations de nos ressources et de nos bénéfices. La marque IBA n’est pas celle de la boxe amateur ou de la boxe olympique. C’est la boxe de l’IBA, comme, par exemple, existe le football de la FIFA. Nous devons être connus internationalement et protéger ainsi notre indépendance. »

A l’écouter, on prend la mesure de la guerre d’usure engagée avec le CIO. « Si on exclut la boxe des Jeux olympiques, ceux-ci vont perdre plus que la boxe elle-même », menace Umar Kremlev, assurant que « les tournois les plus importants doivent être les championnats du monde, avec les hymnes nationaux et les drapeaux de tous les pays ».

Les JO de Paris, déjà, lui échappent. Dès 2019, à la suite des allégations de mauvaise conduite de l’IBA, le CIO avait missionné Morinari Watanabe, président japonais de la Fédération internationale de gymnastique, pour piloter un « groupe de travail » chargé d’organiser les épreuves des JO de Tokyo en 2020. Ce mandat a été prolongé afin de mettre en œuvre les qualifications et le tournoi de ceux de Paris, en 2024, dont les finales auront lieu à Roland-Garros.

Une lettre envoyée le 8 septembre à M. Kremlev par le directeur général du CIO, Christophe De Kepper et Pâquerette Girard Zappelli, responsable éthique et conformité de ce même comité, constate que les évolutions de la gouvernance de l’IBA ne font « qu’accroître les craintes les plus vives » quant au respect de la feuille de route de l’institution. Le CIO – qui n’a pas souhaité répondre aux questions du Monde sur ses relations avec l’IBA – semble contraint de sortir de sa proverbiale neutralité. Pour l’heure, la boxe n’est pas encore inscrite au programme des JO de 2028 à Los Angeles. Son avenir olympique est en suspens, au moins pour quelques jours…

Des réponses sont attendues à l’occasion de la commission exécutive du CIO, prévue du 5 au 7 décembre à Lausanne (Suisse). Umar Kremlev, en guise de réplique, a programmé son fastueux Forum mondial de la boxe le week-end du 9 décembre, à Abu Dhabi, à la veille de l’assemblée générale de l’IBA, délocalisée, elle aussi, dans les Emirats. Au même moment, loin de ces jeux d’influence, un décompte continuera d’endeuiller les rings de Russie comme d’Ukraine : celui des boxeurs amateurs tombés au combat.

Thomas Saintourens